I'm falling asleep @cactus
I'm falling asleep

Yuujirou se réveilla en sursaut, la gorge sèche et les mains tremblantes. La noirceur de la pièce ne lui permettait pas de discerner où il était et il sentit la panique monter en lui. Ses souvenirs étaient flous et il avait l'impression que sa mémoire lui jouait des tours. Il lui était impossible de se souvenir des événement de la veille. Où était-il ? Avec qui ? Comment avait-il atterri ici ? Qu'allait-il devenir ?

Sa respiration s'accéléra, mais il avait beau ouvrir la bouche pour essayer d'inspirer, l'air n'arrivait pas jusqu'à ses poumons. Il était en train d'étouffer. Il était en train de mourir. Il allait vraiment mourir. Il–

Une main attrapa la sienne, l'agrippant fermement.

« Respire lentement. »

Il s'exécuta. Il n'y avait toujours pas assez d'air dans ses poumons, mais il pouvait sentir que les battements frénétiques de son cœur se calmaient peu à peu.

« Respire, répéta la voix. »

Il continua d'essayer de respirer lentement et, au bout de ce qui lui parut être des heures, il parvint à se calmer. Il ouvrit les yeux, se demandant quand est-ce qu'il les avait fermés, et remarqua immédiatement que la pièce était désormais éclairée par une faible lumière. Ce ne fut qu'à ce moment qu'il se rendit compte que la personne à côté de lui n'avait toujours pas lâché sa main.

« Aizou, dit-il doucement et aussitôt, une tête blonde se pencha au-dessus de lui. Qu'est-ce que tu fais ici ? »

Le garçon ne sembla pas vraiment vouloir répondre à sa question.

« Tu as encore fait un cauchemar ? »

Ce fut au tour de Yuujirou de se taire. Aizou ne l'obligea pas à répondre et se hissa sur le lit.

« Aizou ? 

- Quand je faisais des cauchemars, ma mère me tenait toujours la main jusqu'à ce que je me rendorme, expliqua-t-il en se faufilant sous la couverture, sans jamais lâcher la main de Yuujirou. Je peux te tenir la main, si tu veux. »

Yuujirou se sentit étrangement gêné à cette proposition, mais il acquiesça timidement tout de même. La chaleur de la main d'Aizou dans la sienne était rassurante et, même lorsque la pièce fut de nouveau plongée dans le noir complet, il ne se remit pas à paniquer. La présence du blond à ses côtés suffisait à l'apaiser et il se rendormit en quelques minutes seulement.


Le lendemain, Aizou s'était fait réprimander si fort par son père que Yuujirou avait eu l'impression que la maison délabrée qui leur servait de cachette allait s'effondrer. Aizou avait interdiction de s'introduire dans la pièce où était Yuujirou, surtout lorsqu'il n'y avait personne pour le surveiller. Il avait beau n'avoir que dix ans, il restait leur otage, pas leur invité.


Yuujirou ouvrit les yeux et attrapa son T-shirt, là où se trouvait son cœur. Il avait l'impression que quelqu'un lui piétinait la poitrine, son cœur battait si fort qu'il lui faisait mal, presque comme s'il essayait de s'échapper de sa cage thoracique. Il n'y avait pas assez d'air dans la pièce, il étouffait, il étouffait et allait mourir ici, seul et sans que personne ne sache jamais ce qui lui était arr–

Une main s'enroula autour de la sienne et on l'obligea à s'asseoir sur son lit. Son dos se retrouva plaqué contre un torse chaud et une respiration douce frôla son oreille, lui chuchotant de se détendre, de se calmer, de respirer. Il essaya de suivre les instructions qu'on lui murmurait, mais il avait l'impression d'être à l'étroit, qu'on l'écrasait, qu'on le torturait et ces simples pensées suffirent à le faire paniquer à nouveau.

Mais la voix au creux de son oreille continuait à répéter les mêmes mots, calmement, traçant de petits cercles sur le dos de sa main avec son pouce. Yuujirou se concentra sur cette sensation et axa sa respiration sur les arabesques invisibles dessinées sur sa peau. Une ligne droite, il inspirait, un petit cercle, il expirait. Une ligne droite, il inspirait, un petit cercle, il expirait.

Une autre main vint essuyer les larmes qui perlaient au coin de ses yeux et il se rendit alors compte qu'il arrivait de nouveau à respirer normalement.

Maintenant rassuré et certain qu'il n'allait pas mourir asphyxié, Yuujirou sentit tous les muscles de son corps se détendre d'un coup et il se laissa tomber contre le torse d'Aizou. Le blond passa une main autour de sa taille et Yuujirou ne pourrait jamais le remercier assez. Il ne savait pas comment il surmonterait ces terreurs nocturnes seul, avoir Aizou à ses côtés était une réelle bénédiction.

Aizou entrelaça leurs doigts doucement, comme pour lui demander s'il allait bien, et Yuujirou serra sa main pour lui répondre.

« Ton père va être fou de rage, chuchota-t-il.

- Hm ? 

- Quelle idée de faire ami-ami avec l'otage. »

Aizou rit en entendant ces paroles.

« Ça fait cinq ans que tu es là, de quel otage tu parles ? Tu fais partie de la famille. »

Yuujirou lui aurait bien répondu qu'il était loin de se considérer comme étant un membre de leur famille. La famille d'Aizou l'avait enlevé il y a cinq ans, espérant que ses parents paieraient un montant exorbitant pour récupérer leur fils. Personne n'avait cependant prévu que la famille Someya ne réagirait absolument pas à la disparition et les Shibasaki s'étaient retrouvés avec un enfant en plus sur les bras, ne sachant pas vraiment quoi en faire. S'en débarrasser n'aurait pas été bien compliqué, mais Aizou s'était attaché à Yuujirou à l'instant où il l'avait vu et ne l'avait plus lâché d'une seule semelle depuis.

Yuujirou lui devait la vie. Il lui devait la vie et sa santé mentale, sans Aizou à ses côtés, ses nuits seraient pires qu'elles ne l'étaient déjà. La présence du blond le calmait et l'apaisait. Elle l'apaisait tellement que, sans s'en rendre compte, ses yeux se refermèrent d'eux-mêmes et il s'appuya encore plus contre lui, se rendormant tranquillement.

Il ne sut pas vraiment s'il imagina les lèvres d'Aizou contre son front ou non, mais ce dont il était sûr c'était qu'il n'imaginait pas la chaleur de la main du blond dans la sienne.


Yuujirou ne fut pas surpris lorsqu'il entendit quelqu'un ouvrir la porte de la pièce dans laquelle il était censé dormir. Il n'eut même pas besoin de lever la tête pour savoir qu'Aizou était celui qui venait d'entrer pour s'asseoir à côté de lui. Il était assis à même le sol, appuyé contre un mur, des dizaines de papiers éparpillés autour de lui et une simple bougie en guise d'éclairage. Il retravaillait encore et encore le plan qu'ils avaient prévu de mettre en place le lendemain, s'assurant que tout était parfait et que rien ne tournerait mal.

Demain était le grand jour. Ils allaient enfin faire le coup le plus ambitieux de leur vie.

Ils allaient kidnapper une princesse.

Yuujirou avait beau savoir qu'il était trop tard pour améliorer quoique ce soit, cela ne l'empêchait pas de revoir les derniers détails encore et encore. Quelques heures plus tôt, une boule s'était installée dans son estomac et elle était si lourde qu'il avait l'impression qu'elle allait l'écraser. Il était terrorisé. Si quelque chose se passait mal, il s'en voudrait toute sa vie. Aizou avait été celui qui avait proposé ce plan en premier lieu, mais c'était lui qui s'était occupé de le mettre en place et de s'assurer que tout se déroulerait correctement. S'il avait fait une erreur, ce ne serait pas sa seule vie qui serait en danger, mais aussi celle d'Aizou, et il ne pourrait jamais se le pardonner.

« Tu réfléchis trop. 

- Il faut bien que quelqu'un le fasse à ta place. »

Aizou lui donna un coup d'épaule en riant, ce qui délogea les quelques feuilles qu'il avait posées sur ses jambes.

« Tout va bien se passer. On travaille sur ce plan depuis des mois, tu n'as pas besoin d'avoir peur. » Yuujirou aurait voulu lui répondre qu'il était loin d'avoir peur, mais sa bouche était si sèche et sa langue semblait tellement peser des tonnes qu'il resta muet. « Et puis si quelque chose tourne mal, tu pourras juste dire que tout est de ma faute, étant donné que c'est moi qui ai proposé cette idée, ajouta Aizou avant de lui envoyer un sourire. »

Aussitôt, toute l'anxiété qu'il ressentait disparut. Il sentit son corps se détendre et il sut qu'encore une fois, les mots de son partenaire suffisaient à le rassurer.

« C'était vraiment une idée stupide, dit Yuujirou et il dut se retenir de rire en voyant la mine offensée d'Aizou. Mais heureusement que j'étais là pour en faire quelque chose de grandiose. »

Aizou haussa un sourcil, loin d'être impressionné.

« Oui, oui, heureusement que Monsieur Yuujirou est là pour s'assurer du bon déroulement de nos missions. »

Yuujirou releva le menton un sourire fier aux lèvres et ignora la façon dont Aizou secoua la tête en levant les yeux au ciel.

« En tout cas, pas besoin de vérifier le plan jusqu'au matin, on est prêt, déclara le blond en ramassant les feuilles avant de se lever. Tu devrais plutôt te reposer. »

Il tendit une main à Yuujirou et l'aida à se relever lorsqu'il l'attrapa. Yuujirou fronça cependant les sourcils quand il remarqua qu'Aizou n'avait pas l'intention de le lâcher.

« Je sais très bien qu'une fois que je serai parti tu ressortiras encore les plans. 

- Alors, quoi ? Tu vas dormir avec moi ? »

Le regard parfaitement sérieux d'Aizou le fit rougir de la tête aux pieds.

« On l'a déjà fait. 

- Quand on avait dix ans ! 

- Dix ans, vingt ans, quelle différence ? »

Aizou le tira jusqu'au matelas qu'ils avaient installé dans un coin de la pièce et le força à s'allonger avant de le rejoindre. Yuujirou se colla au mur et regarda avec de grands yeux lorsque le blond enleva son haut pour dormir plus confortablement. Aizou se laissa tomber sur le matelas en poussant un soupir de plaisir, soupir qui était probablement plus qu'exagéré étant donné que le sol devait être aussi confortable que le matelas miteux sur lequel ils étaient.

Aizou prit la main de Yuujirou dans la sienne et leurs doigts s'entrelacèrent aussitôt, une habitude qu'ils avaient depuis bien trop longtemps.

« Tout va bien se passer, Yuujirou, chuchota-t-il et Yuujirou ne put s'empêcher de le croire. »


Yuujirou n'aurait jamais dû le croire.

Il n'aurait jamais dû accepter de dormir, il aurait dû regarder le plan une dernière fois avant de se coucher, ou au moins une fois avant de partir. Il aurait dû faire plus attention, il aurait dû remarquer qu'il lui manquait un détail, il aurait dû voir qu'il y avait un garde dont il ne connaissait pas les horaires exactes.

C'était ce garde qui les avait vus alors qu'ils étaient sur le point d'entrer dans la chambre de la princesse.

Dans la panique, Aizou et lui avaient été séparés. Yuujirou avait réussi à se cacher au milieu des buissons du jardin royal, il pouvait entendre les gardes courir au loin et il espérait de tout cœur qu'ils n'étaient pas en train de poursuivre Aizou. S'il lui arrivait quelque chose, Yuujirou ne se le pardonnerait jamais.

Son cœur battait à mille à l'heure, sa respiration était haletante et il était sûr qu'il n'avait jamais eu aussi peur de toute sa vie. La fois où le père d'Aizou l'avait enlevé n'était même pas comparable à ce qu'il ressentait en ce moment.

Ils devaient sortir du palais. Une fois dehors, ils arriveraient à se mêler à la foule et à disparaître sans qu'on les remarque. Ils brûleraient leurs plans une fois qu'ils seraient en sécurité. Tant pis pour la rançon qui les aurait rendus riches, s'ils survivaient, plus jamais ils ne les mettraient dans un tel merdier. C'en était fini de voler et de mentir, quitte à vivre dans la misère, au moins ils vivraient.

Yuujirou posa une main sur son cœur et essaya de se calmer. Aizou devait avoir lui aussi réussi à semer les gardes, il était bien plus athlétique que lui. Il avait juste à finir de traverser le jardin pour atteindre les grilles. Elles étaient fermées, mais les escalader ne serait pas un problème, et une fois dehors il aurait juste à courir jusqu'à la rue principale qui se trouvait à moins d'une centaine de mètres de l'entrée du château.

Il s'assura qu'il n'y avait aucun garde aux alentours et se mit à courir. Il n'avait jamais couru aussi vite de toute sa vie, l'adrénaline lui donnant l'impression qu'il volait presque. Il escalada la grille en un temps record, sauta de l'autre côté et–

Le coup de feu qui résonna dans la nuit lui glaça le sang.

Aizou !

Son cœur se remit à tambouriner contre sa poitrine et il sentit son souffle se couper.

Aizou !

La peur le paralysait. Il était tellement effrayé que la tête lui tournait.

Aizou !

Où était-il ? Où était Aizou ? Il voulait crier son nom, s'assurer qu'il allait bien, mais aucun son ne sortit lorsqu'il ouvrit la bouche.

« Yuujirou ! »

Il se retourna. Aizou était là. Il allait bien. Le blond courait vers lui, son visage reflétant la peur que Yuujirou ressentait.

« Aizou... 

- Yuujirou il faut qu'on parte d'ici ! Tu peux te lever ?! »

Yuujirou cligna rapidement des yeux, les larmes l'empêchant de voir correctement ce qu'il se passait autour de lui. Quand était-il tombé ?

« Merde, merde, merde ! »

Aizou passa un des bras de Yuujirou autour de ses épaules et l'obligea à se relever, mais le corps du brun protesta soudainement et il faillit les faire tomber tous les deux. Maintenant qu'il savait qu'Aizou allait bien, l'adrénaline retombait d'un coup et ses forces le quittaient complètement.

« Allez, Yuujirou, allez ! 

- Ça va. Ça va. »

Yuujirou ne pouvait s'empêcher de toucher Aizou, ses bras, son visage, son torse. Sa main était sèche. Pas de sang. Aizou allait bien. Ils allaient bien. Ils allaient s'en sortir.

Aizou le tira tant bien que mal jusqu'à ce qu'ils atteignent une ruelle un peu à l'écart. Yuujirou essaya de tendre l'oreille pour voir si les gardes les suivaient encore, mais tout ce qu'il pouvait entendre était les battements frénétiques de son cœur et sa respiration haletante. Cette nuit avait été bien trop épuisante, que ce soit émotionnellement ou physiquement, il ne voulait qu'une chose : s'endormir.

Ses paupières étaient si lourdes qu'il n'arrivait même pas à les maintenir ouvertes.

« Yuujirou ! cria Aizou. Yuujirou, reste avec moi ! Ouvre les yeux ! »

Yuujirou entrouvrit les yeux. Aizou semblait paniqué, il était en sueur et avait les larmes aux yeux. Il lui aurait bien demandé ce qu'il avait, mais il se sentait si fatigué... Il voulait juste dormir une petite heure, non, une petite demi-heure, puis ils se mettraient en route. Juste un peu.

Ses lèvres s'entrouvrirent d'elles-mêmes lorsqu'Aizou plaça sa tête sur ses jambes, comme pour lui faire un oreiller.

« Aizou... Tiens-moi la main, je suis en train de m'endormir. »

Aizou serra sa main si fort qu'il entendit ses os craquer. Il sentit des gouttes tomber sur son front et se demanda s'il pleuvait, mais il n'avait pas la force d'ouvrir les yeux pour vérifier. Il posa son autre main sur son ventre, prêt à enfin s'endormir.

Il eut à peine le temps de se demander pourquoi ses vêtements étaient trempés d'un liquide chaud qu'il se sentit partir.

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