Berceuse @cactus
Berceuse

Aoi ne se retourna pas lorsqu'il entendit la porte s'ouvrir derrière lui. Il reposa son pinceau et fixa ce qu'il venait d'écrire, peu convaincu par son œuvre. Il prit la feuille et la posa plus loin avant de reprendre son pinceau en main. Il se remonta les manches et s'apprêta à se remettre au travail lorsqu'une main s'abattit sur son épaule, le faisant sursauter et il leva enfin la tête vers le nouvel arrivant.

« Teika, dit-il, non sans surprise. »

Il s'était attendu à ce que ce soit Kohana, la jeune fille semblait toujours parvenir à le trouver lorsqu'il était au plus bas, mais il n'avait jamais imaginé que son ami d'enfance soit celui qui viendrait le chercher.

« Qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-il.

- Tu as l'air épuisé, Aoi, répondit Teika, évitant sa question. Tu recommences avec cette obsession, tu as déjà raté deux réunions cette semaine, ajouta le brun.

Aoi savait bien que ce n'était pas en écrivant à l'aveugle qu'il trouverait l'éclat qui l'avait fasciné la première fois avec Kohana, mais il ne savait pas quoi faire d'autre. Ce n'était pas comme le chant, où il y avait différents exercices pour contrôler son souffle, ou la cuisine, où il pouvait juste se contenter de faire des choses différentes, parfois plus simples que d'autres. En calligraphie, s'il ne répétait pas les mêmes mouvements encore et toujours, il avait peur de les oublier. Il savait très bien que c'était ridicule. Il savait qu'il n'avait pas à se malmener à ce point. Mais il ne pouvait pas s'en empêcher. C'était tout ce qu'il savait faire.

« Aoi. » Il fut tiré hors de ses pensées par la voix inquiète de Teika. Il n'était pas rare que le brun montre plus souvent ce qu'il ressentait, mais il utilisait ce ton généralement pour Kohana, pas pour lui.

« Teika... finit-il par dire, hésitant. J'ai envie de dormir. »

Teika soupira et passa une main dans ses cheveux. C'était une habitude qu'il avait pris lorsqu'ils étaient enfants, Aoi avait toujours aimé la façon dont il se laissait aller lorsqu'ils n'étaient que tous les deux, et savoir qu'il se sentait assez à l'aise pour le faire lui faisait extrêmement plaisir. Il s'était passé tant de choses ces derniers mois et Teika avait tellement changé. Il adorait ce nouveau Teika, presque plus que le Teika enfant avec qui il passait tout son temps.

« Je t'avais dit de ne pas te surmener, soupira Teika en s'asseyant à côté de lui. »

Aussitôt, Aoi profita de leur proximité pour poser sa tête sur son épaule, ignorant la façon dont Teika se tendit à ce contact.

« Chante, Teika, demanda-t-il.

- Quoi ? Certainement pas. 

- Je dormirais mieux si tu me chantes une berceuse, insista Aoi. »

Teika ne lui répondit pas et il savait qu'il hésitait. Même s'il ne le montrait pas, il savait très bien que Teika était du genre à s'inquiéter pour ses amis et à tout faire pour qu'ils soient à l'aise dans leur environnement. Si Aoi disait qu'il se reposerait plus après qu'il ait chanté, alors il chanterait pour lui. C'était une demande égoïste, surtout étant donné que Teika n'avait pas chanté pour lui depuis des années, mais il ne se dégonflerait pas pour autant.

Il put sentir Teika se détendre un peu et il sut aussitôt qu'il avait gagné. Quelques secondes plus tard, la voix douce du brun résonna dans la pièce, chantant une mélodie familière, une chanson qu'ils avaient appris enfants et qu'il n'avait plus chantée depuis. Aoi ne put retenir son sourire et lorsque Teika passa machinalement sa main dans ses cheveux, ses paupières s'alourdirent soudainement. Il n'avait pas prévu de s'endormir ici, mais il se sentait tellement bien contre lui, qu'il se demanda s'il n'allait pas tout simplement passer la nuit ici. C'était une sensation qui lui avait tellement manqué, Teika avec lui, Teika contre lui, Teika chantant pour lui. Teika, tout simplement.

Et même si le brun ne l'admettrait jamais, Aoi savait que ce sentiment était réciproque.

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